Présentation du réseau « Jeunes, inégalités sociales et périphéries » et de ses réalisations collectives

Joëlle Bordet, chercheuse psychosociologue, fondatrice et animatrice du réseau, janvier 2026

 

Un réseau de recherche international, initié par le laboratoire « Économie et Sciences Humaines » du CSTB

 

Le réseau « Jeunes, inégalités sociales et périphéries » a été créé en 2005 à l’initiative de Philippe Dard, mon directeur d’équipe au laboratoire « Économie et sciences humaines du CSTB », qui m’a proposé de créer un réseau international de recherche- intervention complémentaire à mes travaux de recherche en France.

 

J’étais déjà impliquée dans des travaux de psychosociologie au Brésil, avec Teresa Carreitero, professeur à l’université de Rio de Janeiro et Fatima Sudsbrack, professeur à l’université de Brasilia, et dans des travaux de pédagogie, avec Michel Duterde, directeur des relations internationales aux CEMEA où je reste impliquée dans des modalités diverses, professionnelles et militantes.

Entre 1978 et 1986, à Tcheliabinsk, en Russie, nous avons travaillé dans les écoles en référence à l’éducation nouvelle.

 

J’ai publié ma thèse « Les « jeunes de la cité » au PUF en 1998 et je menais en France des travaux de recherche intervention dans le cadre de la politique de la ville, en coopération avec Michel Didier, chargé de mission au ministère de la ville. Je travaillais avec les municipalités mais aussi avec la Justice, la Protection Judiciaire de la Jeunesse, et la Police. La nomination au ministère de l’intérieur de Monsieur Sarkozy en 2002, et les révoltes de 2005 ont mis un point d’arrêt à une politique de la dissuasion de la violence. Mes travaux dans le cadre de la politique de la ville sur les politiques de jeunesse s’en sont trouvés renforcés.

 

Je travaillais beaucoup avec Bernard Champagne et Antoine Katar, tous deux psychosociologues, sous la direction scientifique de Jean Dubost, à l’origine de l’intervention psychosociologique en milieu ouvert. Ils ont tous les deux participé dès le début à la mise en place du réseau international de recherche.

 

Lors de la réalisation de ma thèse, très soutenue par Jacques Selosse, fondateur des écoles d’éducateurs au Maroc, professeur à l’université à Villetaneuse, et par Jean Dubost, professeur d’université à Nanterre, j’ai découvert les travaux d’anthropologie, de psychanalyse de l’adolescence et de philosophie politique de l’Ecole de Francfort, en particulier ceux d’Hannah Arendt. Cela devint les points d’ancrage théoriques de mes travaux, et par là même du réseau, même si la dimension internationale est aussi nourrie des travaux brésiliens sur l’émancipation de Paulo Freire, et par le travail interculturel de Mama Sow en Sciences de l’éducation. Les rencontres avec Olivier Douville et Philippe Gutton ont été très importantes pour la recherche et le dialogue dans le réseau.

Dès 2005, j’ai commencé à travailler avec Henri Cohen Solal et Edgar Laloum qui ont initié les clubs Beit Ham en Israël, en référence à la prévention spécialisée française et à la psychanalyse. J’ai aussi travaillé avec Eyad Hallaq, professeur à l’université d’Al-Quds en psychologie clinique à Jérusalem Est, et nous avons animé ensemble pendant quinze ans un séminaire intitulé « Penser l’autre ». Lors du forum social mondial de Dakar, j’ai retrouvé Mama Sow, président des CEMEA Sénégal et professeur à l’Institut des Sports et de l’Education Populaire à Dakar. Il devint un membre très actif du réseau.

Des années 2005 à 2010, nous avons mené un travail de réflexion sur l’adolescence dans ces différents contextes, pour les jeunes qui vivent dans les quartiers populaires. Nous travaillions ensemble, mais rarement tous ensemble, même si la visio nous permettait déjà d’échanger.

Un premier séminaire a eu lieu au CSTB, réunissant des chercheurs brésiliens, libanais, israéliens, palestiniens, intervenant français en Russie, sénégalais. Les membres de ce réseau de chercheurs, cliniciens, anthropologues, spécialistes des sciences de l’éducation avaient mené beaucoup d’échanges avec les chercheurs français voire avaient vécu et réalisé leur doctorat en France. Ceci a influencé fortement le champ théorique de référence du réseau.

En 2010, nous avons décidé de donner une nouvelle forme à nos échanges, et de créer des recherches collaboratives avec des pédagogues et des artistes. Ecouter les jeunes vivant dans des quartiers populaires urbains entre 16 et 25 ans devint un axe de travail central pour développer ces recherches.

 

La réalisation de recherches collaboratives internationales concernant des thèmes communs à tous les pays représentés

 

En référence aux recherches-interventions que j’avais développées en France, nous avons formalisé collectivement un processus de recherche. Il était clair alors que nous changions de modèle économique et qu’il allait falloir créer projet par projet un équilibre économique. Le CSTB finançait le travail de Joëlle Bordet, mais une grande part de l’activité n’était pas financée, et chaque intervenant intervenait en fonction de ces modalités propres. Il a été assumé aussi à ce moment-là que ce réseau était francophone sur le plan linguistique, et que tous les accompagnateurs de jeunes parleraient français, dans ce cadre l’anglais ne pouvait pas être la langue de référence. L’expérience (des années 70-80 ?) en Russie nous avait appris l’importance du temps de la traduction pour penser et assumer l’altérité des représentations de chacun.

 

La formalisation de la recherche est aujourd’hui stabilisée de la manière suivante : le collectif de participants du réseau (chercheurs, artistes, pédagogues et psychosociologues) identifie une question de recherche collaborative qui a un intérêt pour tous. Nous mettons en place un premier séminaire pour penser ensemble la question, les motivations à la traiter, les premières hypothèses pour l’appréhender.

Puis nous créons les conditions d’une rencontre internationale à l’occasion d’un séminaire avec des jeunes pour les écouter et réfléchir avec eux la question identifiée, ainsi que  les hypothèses que nous avions formulées.

Une première rencontre de jeunes a eu lieu en 2012 suite à l’acceptation de ce projet de rencontres de jeunes par le programme Erasmus qui nous a permis de financer le déplacement des délégations relevant des programmes européens ; pour les autres pays, nous avons dû faire d’autres démarches spécifiques. D’autres rencontres ont suivi.

 

Le réseau n’est pas en capacité de déposer de projet en son nom auprès des institutions, c’est donc une des associations participantes au réseau, identifiée par Erasmus qui prend le risque de déposer le projet et d’en porter la responsabilité économique, même si tous nous sommes le plus possible vigilants à ces enjeux budgétaires.

 

Les rencontres-séminaires durent environ dix jours. Nous accueillons environ quatre-vingts jeunes entre 16 et 25 ans, venus d’autres pays et de plusieurs villes de France. Ces séminaires en internat mobilisent beaucoup de ressources pédagogiques et d’échanges entre nous Nous créons une charte de vie collective. L’éducation nouvelle et les pédagogies actives constituent une de nos références centrales. Outre les accompagnateurs des délégations, environ dix à douze personnes membres du réseau : pédagogues, chercheurs, cliniciens, artistes, participent à la réalisation de ces travaux, chacun en fonction de ses compétences et de ses motivations.

Après cette phase déterminante de la recherche collaborative, nous réalisons un séminaire des participants du réseau pour analyser et comprendre à la fois ce que nous avons vécu mais aussi ce que nous avons appris de la question posée. La réalisation des traces, de la mémoire des travaux devient un enjeu déterminant, pas toujours facile à définir et à réaliser.

 

Avec le temps, des séminaires dans les différents pays du réseau ont été organisés, le plus souvent avec des jeunes venus en France dans les délégations. C’est une autre manière importante de nourrir le processus et les contenus de la recherche.

Le souci des traces et de l’élaboration collective est présente tout le temps, portée par tous les membres du réseau mais particulièrement par Joëlle Bordet qui coordonne l’ensemble des travaux.

 

La phase finale de la recherche a pour objet de formaliser le parcours et les acquis de la recherche pour les mettre en débat avec d’autres chercheurs, pédagogues, artistes et les partager. Tout au long de ces travaux, nous échangeons avec les CEMEA au niveau national, parfois local, et la recherche « De la colère à la démocratie » a été accueillie dans sa phase finale par les CEMEA Pays de Loire. Les documents formalisés du réseau et de cette recherche sont sur un site dédié au réseau sur le site Yakamedia des CEMEA.

 

En 2012, une première recherche collaborative sur le thème : « Qu’est ce qu’être jeunes des périphéries ? »

 

En 2012, à l’initiative de Teresa Carretero, le groupe du réseau a décidé de travailler sur une question a priori évidente mais qui nous a confronté aux situations géopolitiques et sociales de plusieurs endroits du monde : « Qu’est ce qu’être jeune des périphéries? », puisque c’est le titre du réseau…A ce moment-là, nous identifiions bien les dimensions géopolitiques mais moins ce qu’elles convoquaient émotionnellement et intellectuellement chez les jeunes, en particulier dans leurs dynamiques d’affirmation identitaires et politiques. Pour cette recherche collaborative, d’autres pays nous ont rejoints. La rencontre à Tcheliabinsk, en Russie, avec Irina Pervishevska, directrice du Palais des enfants et des jeunes de Rivné, en Ukraine, a initié une longue collaboration et amitié qui se poursuivent aujourd’hui dans un contexte bien différent. La rencontre avec de jeunes psychologues italiens : Roberta Baldi et Giuseppe Carollo, et le renouveau du lien avec les CEMEA de Rome par Claudio Tosi nous ont permis de rencontrer Cristina Brugnano, et la délégation des CEMEA de Rome. A cette rencontre-séminaire était présents environ quatre-vingts jeunes de Ramallah, Jérusalem, Tcheliabinsk, Rome, Sobrino 2 (banlieue de Brasilia), Dakar et de France : Paris 20ème, Saint-Étienne du Rouvray, Decazeville, Echirolles, tous jeunes des quartiers populaires urbains.

 

La rencontre-séminaire a eu lieu à Souillac grâce à Mohamed Tuile, au lycée professionnel. Cette occasion nous a permis de découvrir à quel point l’unité de lieu de vie est importante et nous avons été extrêmement bien accueillis. Dès l’arrivée à l’aéroport les jeunes se sont rencontrés, avant de rejoindre les délégations françaises à Souillac.

Toutes les délégations ont fait, en amont, des films sur leur quartier, leur « périphérie ». Tous ces films ont fait l’objet d’études et ont donné lieu à des situations inattendues. Les ukrainiens ont refusé d’étudier le film réalisé par les russes car « ce ne sont pas des démocrates ». Nous avons découvert l’ampleur des tensions, mais le soir ensemble, Russes et Ukrainiens ont présenté des danses et des chants communs. Aujourd’hui la situation est toute autre. Nos amis sénégalais ont essuyé un contrôle drastique à l’aéroport mais ont fini par arriver au séminaire, et la journée consacrée à l’étude des films d’Israël et de Palestine s’est avérée très compliquée. Cette traversée collective des situations, des caractéristiques sociales, urbaines nous a montré à quel point vivre son adolescence et devenir jeune adulte est bien différent selon les contextes. Et pourtant plein de points communs rassemblent les jeunes en termes de mouvements, de musiques, de curiosité, de joie d’être ensemble.

La vie collective nous a demandé une grande attention et nous avons vu certains jeunes se transformer au fur et à mesure de l’expérience. Celui qui se présente à tous comme Requin, le leader fort d’un quartier de Paris m’a interpelée un jour pour me dire « je ne me suis jamais senti aussi protégé qu’ici ». Nous étions une quinzaine d’adultes, certains responsables de délégations et référents directs des jeunes, les autres impliqués dans les travaux de réflexions et de productions artistiques mais tous impliqués dans la vie collective. Un travail régulier entre adultes nous a permis d’analyser en situation comment la question initiale était traitée, et ce que nous devions réguler ensemble en prenant en compte à la fois tout ce qui nous rassemble et nous différencie. Nous avons repéré à quel point dans cette recherche collaborative nous devions identifier puis mettre en lien des hypothèses de travail avec des situations pédagogiques. Nous avons aussi découvert que le cadre formel de l’organisation du travail était bénéfique pour le développement des temps informels et leur créativité. Ainsi, alors que le temps de la traduction très formalisée permettait un fil de réflexion continue pour les jeunes, dans les temps informels ils inventaient toutes sortes d’échanges en mélangeant les langues. La question de la rencontre et de l’altérité à l’autre se construisait dans ce contexte. Les participants du réseau se sont constitués en groupe d’analyse et de réflexion qui se poursuit jusqu’à ce jour, ce qui permet une profondeur de la réflexion et le développement d’une culture commune.

 

A l’issue de cette rencontre séminaire, nous n’avons pas souhaité continuer sur ce thème qui supposait une recherche relevant davantage des sciences politiques et de la géographie, mais nous avons été saisis par la colère des jeunes par rapport à leur société, ou parfois par rapport à un ennemi extérieur. Et nous nous sommes inquiétés du destin de cette colère car nous avons ressenti que, pour certains, elle pouvait les enfermer dans la destruction d’eux-mêmes et des autres. Nous nous sommes demandé comment cette colère pouvait ouvrir des voies, se transformer en créativité, en destin politique démocratique. Aujourd’hui nous faisons beaucoup référence à la notion d’émancipation en dialogue avec Daniel Boitier, philosophe, militant de la LDH, mais aussi avec nos collègues des différents pays.

 

La recherche collaborative « de la colère à la démocratie »

 

Cette recherche a débuté en 2014. Elle a pris appui sur les acquis des réflexions et de relations élaborées lors de la première recherche, mais elle s’est enrichie des échanges réguliers avec Philippe Gutton, Olivier Douville, Fatima Sudsbrack, Mama Sow, Teresa Carreitero, Francesca Dolcetti et moi-même, tous chercheurs autour de la question de l’adolescence. Le dialogue avec les artistes et les pédagogues a permis le développement d’une culture clinique psychosociale de l’adolescence. Ce sujet est devenu central. Cette culture progressivement commune va nourrir de façon importante la recherche collaborative et la construction des rencontres-séminaires avec les jeunes. Cette recherche collaborative s’est étendue sur dix ans, ce qui est très improbable dans un cadre classique de la recherche et demande beaucoup d’investissement personnel à chacun, y compris sur le plan économique. Fin 2016, je suis devenue chercheuse émérite du CSTB. J’ai alors fait le choix de poursuivre l’animation du réseau de recherche. Deux facteurs ont été déterminants pour créer les hypothèses de travail sur le thème « De la colère à la démocratie » : le premier est l’écriture commune par Philippe Gutton et moi-même de l’ouvrage : « Adolescence et idéal démocratique, accueillir les jeunes des quartiers populaires ». Plusieurs chercheurs, d’autres pays que la France, y ont contribué. L’autre facteur est la réalisation, dans les différents pays du réseau, de séminaires sur ce thème en collaboration avec des jeunes. Ainsi nous sommes allés plusieurs fois au Brésil, au Sénégal, en Israël et en Palestine, en Ukraine, en Italie. Ces voyages et séminaires ensemble ont beaucoup consolidé notre groupe et renforcé nos échanges et notre culture commune.

 

Le séminaire fondateur de cette recherche collaborative a eu lieu début 2015. L’ouvrage écrit avec Philippe Gutton a servi de référence pour nos hypothèses de réflexion. Ce séminaire réalisé à Paris a accueilli tous les membres français du réseau mais aussi des membres des différents pays. Nous n’avions pas de soutien économique spécifique mais le CSTB nous a ouvert ses locaux Ce moment d’accueil du livre, de son appropriation a été déterminant car il a permis de mieux préciser ce que nous nommions par le terme « colère » dans le processus adolescent, à la fois avec sa dynamique pulsionnelle et sa capacité de transformation créative, si les conditions d’accueil des jeunes sont suffisamment favorables, voir démocratiques. Les travaux de Winnicott mais aussi de Richard Sennett nous ont bien aidés.

D’autres séminaires dans différents pays nous ont permis de mieux nous rendre compte des contextes où s’exprime cette colère et les risques de destruction face à des institutions de plus en plus répressives, voir, comme au Brésil, très violentes envers les jeunes. Au Sénégal nous avons senti monter la colère des jeunes face à la corruption.

 

En octobre 2015, nous avons mis en place grâce aux éducateurs de l’AAE une rencontre séminaire à Dunkerque avec les jeunes. Pour préparer ce moment international, nous avons fait une rencontre préparatoire à Dunkerque en visio avec les jeunes des autres pays et leurs référents, en réunissant tous les groupes français, qui n’étaient plus tout à fait les mêmes : Paris avec Feu vert, Echirolles avec le service jeunesse, Saint-Étienne du Rouvray avec Aspic étaient de nouveau présents, mais il y  avait aussi de nouvelles délégations : Troyes avec la prévention spécialisée, Gennevilliers avec le Service jeunesse, le Foyer Duquesne de Dieppe. Ce moment a permis de préparer ensemble la rencontre d’octobre 2015, et une fois de plus, nous avons pu mesurer à quel point les jeunes sont fiers de rencontrer d’autres jeunes de France et des autres pays, mais aussi leurs parents. La rencontre avec José Soares lors d’un moment de travail avec les CEMEA France a permis de poser les jalons pour l’accueil, ultérieurement, d’une délégation portugaise qui a renforcé aussi notre dynamique européenne.

 

Dans la logique des travaux précédents, nous avons défini un axe de travail pédagogique pour réfléchir avec les jeunes. Notre but était d’identifier les conditions démocratiques pour que les jeunes puissent se réaliser. L’acceptation par le programme Erasmus de notre projet ayant permis une rencontre préparatoire, il était alors possible de définir des axes de travail communs : «  prendre sa place »  avec les  délégations russe, italienne et française, « les lieux avec et pour les jeunes »,  avec les délégations palestinienne, portugaise et française ; « être utile à son environnement, au monde »  avec les délégations ukrainienne, sénégalaise, française, « l’altérité aux autres et la curiosité »,  avec les délégations israélienne et française.

 

La rencontre-séminaire qui a eu lieu en octobre 2015 à Dunkerque a été elle aussi traversée d’événements inattendus ; ainsi une soirée au cinéma de Dunkerque, où nous avons projeté un très beau film sur la migration subsaharienne, nous a appris que plusieurs jeunes présents dans les délégations avaient vécu ces parcours et parfois en n’en avaient pas parlé à leurs éducateurs, car, installés en France, ils étaient dans une autre phase de leur vie.

Chaque délégation est venue inscrite dans un thème de travail et a témoigné d’expériences vécues sur le thème. Nous avons pu observer la puissance des stéréotypes des jeunes sur les autres pays. Bien difficile pour les Italiens d’imaginer que les jeunes russes puissent prendre leur place, mais comme l’indique le stéréotype effectivement selon les contextes prendre sa place ne signifie pas les mêmes choses. Nous avons aussi vécu de grands moments émouvants : deux jumeaux de la délégation palestinienne fêtant leur vingt ans avec tous, et particulièrement les jeunes israéliens... temps en suspension car lors de notre rencontre à Jérusalem Est précédemment  l’un des deux jeunes, à la question « Que seras tu dans dix ans ? » , avait répondu : » je serai mort »/ Et puis lors d’un séminaire avec l’autorité palestinienne à Ramallah, il nous avait dit qu’il viendrait en France dans la délégation palestinienne. Après cette rencontre-séminaire, je les ai revus et nous avons bien parlé ensemble au Jérusalem hôtel Porte de Jaffa. La situation s’est beaucoup dégradée depuis, mais comment continuer à être ensemble, à se voir ?

Et puis ce moment de travail sur les femmes, qui donnera naissance par Natalia à un groupe de jeunes danseuses féministes de hip hop à Sobrino 2 (banlieue de Brasilia). Des dynamiques qui se poursuivent au-delà de nous, dont ces jeunes devenus adultes témoigneront plus tard lors d’entretiens avec eux au Brésil et dans d’autres pays.

 

A la suite de ce séminaire, nous avons fait à la fois une analyse collective de la dynamique groupale et des contenus de ce que les thèmes de travail ont permis de mettre à jour : la pertinence de l’axe, la façon de l’habiter, les différences et proximités entre délégations. Nous avons analysé le rôle de plus en plus important joué par le travail artistique collectif porté par Serge Nail, Roberta Baldi, Ouriel Bensabath dans nos rencontres, à la fois en tant qu’événement à l’adolescence, notion que nous reprendrons dans la clôture de la recherche avec Philippe Gutton, et en tant que catalyseur de nos échanges. Ce travail aura lieu au Service jeunesse de Gennevilliers à l’espace Mandela accueilli par le Service jeunesse en particulier Damane. Au-delà de l’analyse de la pertinence des thèmes et de leur contenu, nous avons constaté que pour transformer cette colère, il ne suffisait pas d’intentions et de dispositifs. Nous avions besoin de créer des pédagogies qui permettraient la transformation de cette colère pour chaque jeune en fonction de sa subjectivité, de son contexte et des ressources ou empêchements qu’il propose. Ce serait l’objet d’une nouvelle rencontre séminaire avec les jeunes.

 

En 2018, grâce à la grande implication du Foyer Duquesne, d’Alexis Douala, en tant que Directeur, de Gwen Winter, éducateur et de leur Conseil d’administration, nous avons déposé un nouveau projet de rencontre séminaire avec les jeunes dans le cadre du programme ERASMUS. Entre temps, nous avions beaucoup circulé de nouveau au Brésil, en Ukraine mais aussi à Mayotte où nous avons été invités par les CEMEA de Mayotte en particulier par Daniel Brichot et Annie Faure, très présents dans les dynamiques d’éducation populaire et de défense des droits dans ce territoire d’Outre-Mer. Nous y avons découvert des réalités difficiles, souvent d’autant plus révoltantes que Mayotte est un département français. Mais aussi des solidarités collectives et de communautés de vie très fortes. L’accueil des CEMEA à Mayotte a constitué un temps fort de nos travaux et a contribué, pour mes propres travaux, à formaliser encore davantage mes recherches et propositions pédagogiques sur la pensée critique.

La France était alors traversée par les tragédies des attentats et des départs de jeunes à Daech. Le rapport à l’Islam et aux musulmans devient très difficile et réactif des enjeux post coloniaux. Les politiques sécuritaires se renforcent et l’ère du soupçon s’installe. En résistance à ces évolutions, je refuse la généralisation du soupçon de la radicalisation à l’ensemble des jeunes des quartiers populaires et propose à la politique de la ville d’écouter les évolutions des jeunes dans leur dynamique identitaire, et dans leur rapport au monde. La recherche menée en France pour le CSTB s’inspire de l’expérience de ces travaux de recherches internationaux et me conduit à réfléchir au cadre nécessaire pour penser ensemble, dépasser les paroles sans sentiment de responsabilité, ou la répétition des dialogues stéréotypés. Les travaux de Sophie de Mijolla, philosophe, psychanalyste sur la pensée et la sublimation, ainsi que ceux d’Hannah Arendt sur la responsabilité, sont des références pour penser cette articulation entre les résultats de la recherche et leur mise au travail dans des dynamiques pédagogiques de transformation. Nous avons travaillé ensemble dans le réseau dans cette perspective, pour être au travail avec les jeunes lors de la rencontre séminaire de 2018.

 

La rencontre-séminaire a lieu à Yvetot dans un lycée agricole près de Dieppe et a réuni des délégations de Mayotte, du Portugal, d’Italie, d’Ukraine, de Russie, d’Israel, de Palestine (Jérusalem Est), du Brésil, du Sénégal, de France (Echirolles Service jeunesse, Gennevilliers Service jeunesse, Saint-Étienne du Rouvray Aspic, Dieppe Foyer Duquesne).

Nous avons développé trois axes de travail qui visaient à transformer la colère, et surtout le risque de destruction en dynamiques créatives et de réalisation personnelles et collectives : le rapport au corps, et au mouvement comme enjeu de transformation avec les délégations palestinienne, italienne, française, dont certains de Mayotte ; l’utilité sociale à soi, à l’autre, à la société, avec les délégations françaises, sénégalaise, ukrainienne  ;  le rapport à soi, à l’autre, au monde, avec les délégations israélienne, française dont certains jeunes de Mayotte, portugaise.

 

Ce travail commun entre pédagogues, artistes et psychosociologues a été très créatif ; il a permis de mener une réflexion commune et de créer des situations pédagogiques différentes. Ainsi, les ateliers sur le corps qui portaient à la fois sur le mouvement et les pensées qu’il ouvre, ceux sur l’utilité sociale qui prenaient appui sur des expériences déjà réalisées dans les différents contextes, et celui sur l’altérité avec la mise en place de situations projectives comme l’usage du planisphère pour connaître les représentations de chacun sur les évolutions du monde, mais aussi sur les représentations et les stéréotypes concernant les différentes délégations présentes.

 

Dans ce séminaire, alors que nous étions tous très inquiets de l’évolution du monde, la montée du racisme et de l’antisémitisme, les exclusions et les tensions guerrières, les jeunes étaient très heureux de se rencontrer et une forme d’illusion groupale se faisait sentir. Nous en avons parlé entre adultes. Tous les jeunes exprimaient leur curiosité et inventaient des situations de rencontre hors du cadre institué par les adultes. Les Russes ont découvert Mayotte et fêté des anniversaires avec les mahorais, les Sénégalais ont animé des ateliers de bracelets dans leur chambre. Un moment a particulièrement retenu notre attention. Depuis le début de nos travaux, nous ne savions pas comment écouter les jeunes et travailler avec eux sur les questions écologiques et les enjeux environnementaux. En référence à une expérience artistique menée à Souillac avec Joëlle Naïm, nous avons créé un globe terrestre et demandé à chaque délégation de donner un objet à la terre ; nous avons été saisis par leur implication et leur présence à cette démarche : une jeune fille d’Echirolles a donné son téléphone en disant à la terre « Je te donne mon téléphone car c’est ma sœur, ma confidente », un jeune russe a donné sa montre en disant « je te donne du temps, la terre », deux jeunes mahorais ont donné une poésie à la terre, et la fleur de l’ylang-ylang. Nous avons découvert alors une possibilité de travailler avec ces jeunes sur le vivant et leurs inquiétudes pour l’avenir commun de la terre. Le foyer Duquesne a ensuite repris cet axe de travail, en particulier pendant le Covid.

 

A la suite de cette rencontre-séminaire, nous avons fait un séminaire des participants du réseau à Lisbonne, grâce à Jose Soares. Ce séjour nous a permis à la fois d’analyser les acquis, les limites, et les perspectives ouvertes par le séminaire avec les jeunes, et de découvrir la banlieue de Lisbonne, sa construction en terme urbain et de logements, les populations immigrées angolaises, cap verdiennes et de l’exode rural du Portugal, les activités sociales et d’accueil. L’accompagnement de nos collègues portugais était très intéressant. Lors de ce séminaire, nous avons beaucoup parlé des situations politiques et sociales que nous traversions et nous avons formalisé les acquis de nos expériences pédagogiques. Nous avons commencé à retracer le processus de cette recherche collaborative et à en tirer les enseignements collectifs, mettant en perspective les hypothèses initiales sur la démocratie et l’adolescence, et les différentes situations d’écoute et de travail avec les jeunes dans les rencontres séminaires et les séminaires sur les différents sites du réseau.

 

La dernière étape de cette recherche sur le thème « de la colère à la démocratie » s’est tenue à Nantes en 2024, grâce à l’invitation et l’accueil des CEMEA Pays-de-Loire, en particulier par Isabelle Palanchon, précédemment responsable des activités internationales des CEMEA au plan national, et Régis Balry, directeur des CEMEA Pays-de- Loire, avec l’appui d’un programme européen. Des participants du réseau : italiens, sénégalais, français, brésiliens, portugais, tunisiens invités à partager ces travaux par les CEMEA Pays-de-Loire ainsi que des militants des CEMEA étaient présents. Des temps importants ont lieu en visio en particulier avec nos partenaires ukrainiens. La situation du monde avait profondément changé depuis les séminaires précédents : Les Russes ne pouvaient plus être invités par la commission européenne et les Ukrainiens ne pouvaient pas imaginer partager un séminaire avec eux ; de même la guerre menée par l’état d’Israël contre le peuple palestinien ne nous permettait pas d’accueillir ensemble ces partenaires qui ne souhaitaient pas participer à ce moment. Nous avons été en visio avec certains d’entre eux. Le réseau était l’organisateur des contenus du séminaire et de sa pédagogie. Certains temps étaient animés par les CEMEA Pays-de-Loire, en lien à leurs travaux sur le volontariat international, l’accueil de gens du voyage et la découverte du passé esclavagiste de la ville de Nantes, et le travail de mémoire réalisé par la ville.

 

Un premier temps en amont du séminaire à Nantes nous a donné l’occasion de retracer l’ensemble du processus de la recherche, d’en tirer les enseignements, mais aussi de se projeter vers l’avenir, et la manière dont ces guerres transforment le monde, comme les gouvernements autoritaires voir fascisants, de Jair Bolsonaro au Brésil ou de Georgia Meloni en Italie. Nous avons cherché à analyser ces transformations et leurs effets sur les dynamiques démocratiques et les conditions d’accueil des jeunes pour vivre leur adolescence. Les discussions ont été animées, parfois difficiles, mais ces confrontations de vécus et d’analyses sont apparues nécessaires pour poursuivre nos travaux de recherche collaborative. Les interventions de politologues comme Paul Morin à propos des mémoires coloniales et de leur actualité, de Benjamin Aftan sur les résistances des mouvements de kibboutz à la destruction et à la guerre en Israël et Palestine, d’Imad Hodali sur les situations vécues par les jeunes étudiants palestiniens à Gaza et en Cisjordanie, les interventions de nos collègues ukrainiens sur l’éducation et la démocratie en situation de guerre, l’intervention d’Olivier Douville concernant son travail d’anthropologue psychanalyste auprès d’anciens enfants soldats devenus jeunes adultes à Bamako, l’intervention de Fatima Sudsbrack sur l’adolescence, ainsi que la soirée d’échanges avec la délégation sénégalaise, ont nourri ce séminaire ainsi que les échanges entre toutes les délégations. Ils ont contribué à la définition du thème de la prochaine recherche collaborative.

 

Dans un deuxième temps, nous avons organisé un colloque à la Manufacture de Nantes. Environ quatre-vingt personnes y ont participé et nous avons pu ainsi partager, et communiquer avec des personnes, souvent des pédagogues et des militants de l’éducation populaire, venues de villes comme Corbeil-Essonnes ( Maisons de quartier ), Dieppe (équipe du foyer Duquesne), Saint-Nazaire (CEMEA et acteurs de la jeunesse associatifs), Nantes (CEMEA, acteurs de la jeunesse, cadres de la jeunesse de la municipalité), Gennevilliers (Service municipal de la jeunesse), Paris (association Arc 75 18 ème), Anne Sabatini, représentante des CEMEA au plan national.

 

Le matin, une table ronde a porté sur le thème de la recherche « de la colère à la démocratie », Philippe Gutton a soutenu une approche clinique psychanalytique, moi-même de psychologie sociale, Daniel Boitier de philosophie politique sur l’émancipation à l’adolescence. Ces interventions ont fait l’objet de débats et l’après-midi a été consacrée à des interventions des différents pays : Regis Balry pour les CEMEA Pays-de-Loire (France), Patrice Leclerc, maire de Gennevilliers (France), Cristina Brugnano (CEMEA de Rome), Mama Sow (Sénégal), Tiago Soares (Portugal), Raquel Marinho (Brésil), et en visio l’équipe de direction du Palais des jeunes et des enfants (Rivne, Ukraine) en deux tables rondes. Tous les textes ont été enregistrés, plusieurs font l’objet de retranscription.

Le lendemain a été consacré à une journée pédagogique où les participants répartis en trois ateliers ont vécu les pédagogies de transformation élaborées en lien avec la recherche « de la colère à la démocratie » sur les trois thèmes travaillés au séminaire d’Yvetot et présentés précédemment. Ces ateliers ont fait l’objet d’échanges, de discussions et d’appropriation collective.

La clôture a permis de remercier l’ensemble des participants et particulièrement les CEMEA Pays-de-Loire et la ville de Nantes pour son accueil.

 

Des traces pour partager la recherche

 

Aujourd’hui, nous avons réalisé des documents significatifs de cette recherche collaborative à la fois sur le plan de l’élaboration clinique, pédagogique et politique. Ils sont accessibles sur le site des CEMEA Yakamedia en indiquant le nom du réseau « jeunes, inégalités sociales et périphéries ».

Nous avons aussi, grâce à Olivier Douville, directeur des « Cahiers de l’ Enfance et de l’adolescence »  contribué avec plusieurs auteurs français, sénégalais, brésilien, et de Mayotte (France) au numéro 14 publié début 2026, intitulé « Accueillir et transformer les colères des adolescents des quartiers populaires »  ; nous accueillerons collectivement ce numéro des cahiers en février 2026, avec des membres du réseau, des représentants des Cahiers de l’enfance et de l’adolescence et des étudiants en travail social, grâce à Bernard Heckel et nous le mettons au débat avec eux.

Par ailleurs, le podcast réalisé par Antoine Guillot, dans la série « Comment va le monde ? »,  de la collection Carnet d’art rend compte aussi des ces démarches et de ces travaux collectifs. Il est intéressant pour restituer l’ensemble de ce travail.

 

Pendant la Covid, résister ensemble au confinement, penser l’événement

 

Pendant la Covid, le réseau a été à l’origine de deux réalisations marquantes : L’ouvrage collectif « Résistances en temps de Covid dans les quartiers populaires » et l’établissement d’une correspondance écrite entre jeunes des différents pays du réseau sur leurs façons de vivre la Covid.

 

A l’annonce du confinement en France, le 6 avril 2020, nous avons proposé, Henri Cohen Solal et moi-même, aux participants du réseau, de mener un travail d’écoute des professionnels animateurs et éducateurs des quartiers populaires pour comprendre comment les professionnels, les adolescents, les jeunes adultes vivaient le confinement, dans l’espace public, dans les familles, dans leur maison. Dix-sept sites ont répondu favorablement et nous avons écouté et pris en note ce que disaient trente-deux professionnels dans trois entretiens successifs. Environ quinze personnes du réseau français se sont mobilisées. Une première analyse de contenu sous forme de vignette, type vignette clinique, a rendu compte de ce qui était dit et observé. Pierre-Jean Andrieu, Jacques Ould Aoudia, Joëlle Bordet, Daniel Boitier ont effectué un travail d’analyse et d’interprétation. Nous avons été très intéressés par les initiatives des professionnels, des habitants, parfois des municipalités, en accord ou à distance des règles du confinement et des gouvernances institutionnelles. Nous avons aussi été marqués par la distance avec les institutions (en dehors des liens avec les municipalités) vécue par les professionnels et leurs employeurs. A l’issue de ce rapport, nous avons fait une visio collective où nous avons partagé nos observations et nos analyses. L’échange était très intéressant.

Nous avons décidé alors de faire des monographies sur huit sites, en rencontrant en entretien des professionnels mais aussi des jeunes, leurs parents et des cadres des municipalités. Nous cherchions à identifier et garder en mémoire ce temps à la fois de relégation, de contraintes très fortes, mais aussi d’inventions collectives et d’une certaine liberté. Un deuxième rapport a rendu compte de ces travaux.

 

Compte tenu de l’intérêt de ces rapports, et de la proposition de Régis Balry, directeur des CEMEA Pays-de-Loire, nous avons décidé d’en faire un livre pour rendre visible les inventions et les contraintes de cette période, et proposer des axes de réflexions à plus long terme : les solidarités dans les quartiers populaires, les capacités d’inventions collectives et le rôle des institutions en particulier locales, la notion de crise et ce qu’elle met en jeu pour les professionnels et leurs employeurs, le rôle des jeunes adultes auprès de leur famille, et comment, selon qu’il s’agisse des jeunes filles ou des jeunes garçons ils ont vécu cette période, quel rôle ils ont joué, en quoi ce temps si particulier a influencé leur adolescence et leur rapport au monde. Nous nous sommes particulièrement intéressés aux rapports entre la présence virtuelle et la présence dans les espaces de vie quotidienne. Ce travail collectif nous a alerté sur des évolutions importantes vécues par les adolescents et jeunes adultes des quartiers populaires, mais aussi de leurs familles, en particulier dans leur rapport aux institutions. En fait, nous vivons aujourd’hui les effets de ces transformations au plan social mais aussi politique. La parution de cet ouvrage aux Éditions du Cafard (CEMEA Pays-de-Loire), nous a permis de rendre visibles ces élaborations et de les partager dans des écoles de travailleurs sociaux (CEMEA Arif Aubervilliers, École de la Croix Rouge à Tours en coopération avec les CEMEA Centre Loire), ainsi que sur plusieurs sites dont certains avaient fait l’objet des monographies :  Nanterre, Grigny, Douai, Armentières, Dunkerque. À Nantes les CEMEA Pays-de-Loire ont aussi organisé une journée d’étude.

Plusieurs auteurs de ce livre ont participé à la table ronde mise en place par la Ligue des Droits de l’homme dans son université d’automne sur le thème du temps du Covid et de ses effets en termes de droits et de liberté. Nous avons réalisé avec les CEMEA au niveau national un webinaire sur le sujet du livre. Ce travail a fortement consolidé notre capacité collective d’élaboration et d’écriture. Outre des auteurs français, plusieurs contributions des participants d’autres pays (Ukraine, Sénégal, Palestine …) ont permis de donner une ouverture à ces travaux français.

 

Par ailleurs à l’initiative de Serge Nail, nous avons créé des correspondances entre les jeunes participants aux rencontres séminaires ; ils ont écrit des lettres à un jeune d’un autre pays, et se sont filmés lisant leur lettre. Toutes les lettres ont été traduites dans la langue de l’autre et en français. Cette démarche très intéressante a montré comment cet événement mondial a été vécu par tous ces jeunes et comment il a influencé fortement leur adolescence. Il a à la fois ouvert de nouvelles peurs existentielles sur le devenir du monde, et fourni l’occasion de nouvelles solidarités et de responsabilités pour les jeunes. Mais selon les pays, les ressources locales et les choix de gestion des institutions ont été très différents. Tous les jeunes ont marqué un grand intérêt à être en lien avec ceux d’autres pays que, souvent, ils connaissaient grâce aux rencontres-séminaires. Je me souviens de cette interpellation de Mansour, un jeune sénégalais à Nazar, à un jeune ukrainien : « Nous sommes la génération Covid, c’est nous qui allons sauver le monde ». Ces correspondances sont accessibles sur le site Yakamedia des CEMEA.

 

 

 

 

 

Le réseau en 2026, nouvelles perspectives.

 

 

 

La nouvelle recherche collaborative du réseau porte sur « l’accueil et l’accompagnement des jeunes qui vivent sous les menaces ».

 

A l’issue de la recherche « de la colère à la démocratie » et des travaux sur les effets du Covid sur les jeunes et les sociétés, nous sommes tous pris dans ce grand mouvement de transformations du monde au détriment de la paix, de la protection et des libertés pour les jeunes des quartiers populaires. Plusieurs pays du réseau sont ouvertement en guerre, aux prises avec des situations très destructrices en particulier pour les populations civiles. Ainsi le vécu des jeunes ukrainiens et palestiniens est terrible, et le malaise politique et psychique de nos collègues russes et israéliens est très grand ., dans leur propre société, les jeunes des quartiers populaires sont de plus en plus exclus des droits et des libertés, dans certains pays comme le Brésil, la destruction directement raciale de ces jeunes s’intensifie, les possibilités d’existence légale se raréfient dans nombre de pays, et la criminalisation des jeunes se renforce, en France comme ailleurs. Certains territoires comme Mayotte sont ravagés par des catastrophes climatiques et l’extrême droite renforce les peurs, le racisme et l’exclusion de l’autre.

Pourtant, dans ce contexte très difficile, des recherches cliniques sur l’adolescence, anthropologiques sur le vivant, politiques sur l’exclusion et le racisme se développent, de nombreux pédagogues et artistes dans des contextes de grandes fragilités se mobilisent et inventent.

Alors comment le réseau peut-il continuer et être présent à ces enjeux, en prenant appui sur notre culture commune et les valeurs que nous tiennent ensemble, pour accueillir et accompagner ces jeunes des quartiers populaires ? Dès le début de ces guerres et de ces destructions, les participants du réseau se sont mobilisés. Ainsi le Foyer Duquesne a créé des rencontres et des actes de solidarité importants avec nos collègues ukrainiens. L’accueil de jeunes ukrainiens dans des «séjours de répit» et l’écoute réalisée avec eux par des membres du réseau ont renforcé les liens avec le Palais des enfants et des jeunes de Rivné, et son équipe de direction. Nous nous sommes rendus à Rivné rencontrer nos collègues en septembre 2024, nous avons répondu aux propositions de solidarité des CEMEA de Mayotte, nous nous sommes efforcés d’être présents le plus possible auprès de nos collègues pris dans ces tragiques situations, en particulier les Israéliens et les Palestiniens. Nous n’avons pas perdu le contact avec les Russes même si nous ne pouvons pas échanger, nous tentons de renforcer notre présence et nos collaborations au Brésil, en s’ouvrant aux collègues colombiens et à des réseaux sud-américains animés par Javier Sagredo sur le narco trafic. Mon implication dans le festival de films international iranien, créé par Laurent Garrault, et l’entrée active de la Compagnie Caravelle créée par Antoine Guillot, sont autant de perspectives de renforcement de nos démarches. L’implication importante de plusieurs membres du réseau à la LDH et les échanges renouvelés avec les CEMEA au niveau national et international continuent à créer un ressourcement et un ancrage pour nos travaux. En France, l’accueil de nouveaux sites comme Corbeil- Essonnes (Maisons de quartier), Douai (Centre social), Paris11ème (association HDJ, créé en référence à la mort dans une rixe du jeune Ismaël), permettent une mise en résonance entre le contexte français et nos partenaires des autres pays. Le dernier séminaire au Sénégal en février 2025 où nous avons été très bien accueillis et où nous avons pu travailler avec des jeunes présents dans les rencontres-séminaires du réseau, grâce à l’implication continue de Mama Sow, a constitué un temps fort pour le réseau à la fois car l’écoute de ces jeunes nous a montré comment ces participations à ces rencontres ont nourri leur vie, et comment cela contribue à la vie des CEMEA Sénégal. Et puis entendre, dialoguer avec ces jeunes qui se sont tant mobilisés pour la démocratie donne de l’espoir et des ouvertures.

 

 

Alors en résonance avec toutes ces évolutions, nous avons décidé de nous engager dans une nouvelle recherche collaborative sur le thème : « Accueillir, accompagner les jeunes qui vivent sous les menaces ».

Dans cette perspective, nous avons réalisé un séminaire à Pornic en France car malheureusement le projet de séminaire déposé par KASA/PT à Lisbonne, auprès d’ERASMUS, pour initier cette recherche n’a pas été retenu. Le séminaire s’est tenu en octobre 2025 en visio et en présentiel. Il nous a permis de faire le point sur le réseau, nos engagements, mais aussi sur ses formes de travail, sa gouvernance et ses choix à la fois éthiques, institutionnels et économiques, car si les recherches sont toujours coordonnées par moi-même, les activités et les modes de gouvernance du réseau ont beaucoup évolué. Un collectif pluridisciplinaire, intergénérationnel et international s’est constitué. Dans la période actuelle, cela peut constituer un point d’appui pour tenter de transformer les destructions, renforcer les inventions et les capacités de vie collectives pour accueillir et accompagner ces jeunes des quartiers populaires qui vivent aujourd’hui au quotidien des menaces, parfois pour leur existence, toujours pour se réaliser dans une perspective démocratique. C’est en cela que la visée d’émancipation comme enjeu politique continue de nous mettre au travail.

 

Nous avons fait le choix de ne pas ouvrir cette recherche collaborative par l’établissement d’un ensemble théorique d’hypothèses. Nous avons identifié des thèmes significatifs de menaces pour les jeunes, mais aussi de nouvelles inventions collectives pour les transformer. Les trois thèmes retenus sont les suivants : les menaces vécues par les jeunes migrants installés en France, les menaces créées par les politiques sécuritaires et de criminalisation auprès des jeunes des quartiers populaires (enjeu important des libertés publiques, en particulier dans l’espace public), les menaces créées par les destructions écologiques, et la manière dont elles influencent les jeunes dans leur rapport au monde, à leur propre destin. Nous visons dans une première rencontre-séminaire d’écouter les jeunes sur ces thèmes, en identifiant trois ou quatre hypothèses de travail et en créant les situations pédagogiques pour les écouter en confiance et dans une dynamique réflexive. En même temps, nous poursuivrons le travail théorique sur les processus adolescents aujourd’hui, les notions de menaces et leur transformation, la notion d’d’émancipation, en prenant en compte les différents contextes.

Dans cette perspective, nous sommes mobilisés actuellement pour créer les conditions institutionnelles et économiques de cette rencontre-séminaire internationale, que nous envisageons en juillet 2026 à Chambéry, grâce à l’investissement de la compagnie Caravelle créée par Antoine Guillot, qui va déposer un projet à Erasmus dans le cadre de la commission européenne et de tous les autres partenaires du réseau. Puis ensuite avec KASA/PT, nous déposerons un nouveau projet pour tirer les enseignements de cette rencontre. Dans le contexte actuel, ceci suppose une réflexion et une mobilisation importante pour accueillir les délégations qui vivent dans les guerres ou dans des régimes très autoritaires voir fascisants. Cet enjeu rend d’autant plus important de réussir à réaliser ces rencontres.

 

 

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